Cela se passait un peu avant la chute du mur. Vous savez bien, le mur… Celui dont on a beaucoup, mais vraiment beaucoup, parlé ces jours derniers. Jeune diplômé, j’étais alors coopérant universitaire français à Oran, la deuxième ville d’Algérie.
J’habitais un petit studio, dans un immeuble de 20 étages proche du front de mer. Outre des familles oranaises ordinaires, cet immeuble délabré abritait un certain nombre d’étrangers employés par l’Etat algérien dans le cadre d’accords de coopération bilatéraux. On y trouvait quelques Français, envoyés comme moi dans ce pays par le ministère des affaires étrangères de notre république, mais aussi,des citoyens de pays arabes - Egyptiens et Syriens, quelques Palestiniens -, des dizaines de Soviétiques et des ressortissants de pays d’Europe orientale. La coupure était nette entre, d’une part, les Polonais et les Hongrois ouverts sur l’Occident et conviviaux et, d’autre part, les Soviétiques, Bulgares et Roumains, vivant en circuit fermé et se surveillant les uns les autres.
De nombreux indices laissaient subodorer que ceux-ci, pour la plupart, n’étaient pas des coopérants ordinaires, mais des conseillers militaires et des agents des services de renseignement. Parmi les Russes notamment, il y avait des caricatures d’Homo sovieticus qui n’auraient pas déparé aux côtés d'apparatchiks brejneviens à la tribune officielle de
Pour couronner le tout, parmi les occupants de logements réservés à des fonctionnaires algériens, on comptait des gradés de la sécurité militaire, souvent formés chez les camarades de l’Est. Ajoutez que l’immeuble ne comportait qu’une seule entrée, constamment surveillée par un mouchard, vous pouvez imaginer l’ambiance pas franchement hilarante des lieux, quoique… L’Algérie, bien que "démocratie populaire", n’était pas l’Allemagne de l’Est et le système connaissait de nombreuses failles dues au soleil méditerranéen et au tempérament local qui, à la rigueur et à la méthode de la Stasi, privilégiait le "ghadwa inchaâ’ Allah" (demain si Dieu le veut), et le "nchoufou" (on verra).
Pourtant, en Europe de l’Est, le changement avait déjà commencé. Solidarnosc était passé par là, le système vacillait sur ses bases. Andreï Sakharov, le fameux dissident soviétique n’avait pas encore été réhabilité, mais le jour de son retour approchait. C’est justement en convoquant Sakharov à la rescousse que je me suis amusé à jeter le trouble chez mes voisins du KGB… Je ne connaissais guère le russe, mais je savais écrire Сахаров, Sakharov en écriture cyrillique.
J’avais confectionné des dizaines de petits tracts ne portant qu’une inscription : Сахаров. J’en avais toujours quelques uns sur moi et, lorsque je passais près des boîtes à lettres, je profitais d’une absence momentanée du cerbère pour glisser rapidement mes papiers dans celles des Soviétiques.
Je sais, c’était un jeu puéril, mais je n’ai pas de mots pour décrire le remue-ménage que cela a provoqué chez les Russes. Visages tendus où s’affichaient colère et perplexité, conciliabules dans l’escalier, réunions extraordinaires de crise, comités de surveillance. Qui pouvait bien être le traitre ? L’un des leurs ? Le doute les minait. Leur alarme, ainsi que ma jubilation, ont duré plusieurs mois. J’ai arrêté ce jeu quand la surveillance des boîtes est devenue trop serrée. Quel pouvoir de déstabilisation avait à cette époque le simple nom de Sakharov, bête noire du régime de Moscou ! Ne l’oublions pas.

